Ils sont près de 50 millions dans le monde à fréquenter la nouvelle star du Web 2.0, qui permet aux internautes de cultiver leur réseau de relations. Même les leaders politiques y recrutent leurs « nouveaux amis ».
Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, prophétise que dans cinq ans l'humanité tout entière - du moins celle qui a accès à un ordinateur - sera inscrite sur son réseau communautaire. Il pourrait bien avoir raison, si l'on en juge par la vitesse vertigineuse à laquelle celui-ci s'est déjà propagé à travers le monde. Depuis janvier, 200 000 nouvelles inscriptions ont lieu chaque jour sur Facebook, qui compte maintenant 49 millions d'adeptes. Créé en 2004 par un étudiant de Harvard, ce trombinoscope virtuel est d'abord réservé aux élèves de cet établissement avant de s'ouvrir à tous les étudiants de grande école ou d'université. En septembre 2006, la barrière élitiste est levée : le réseau est accessible à tous les internautes. Et l'histoire s'emballe. Doué d'une viralité démoniaque, Facebook se répand comme un jeu de dominos à travers la planète. Bien que le réseau soit encore anglophone, il se propage depuis quelques mois, à toute allure, dans l'Hexagone.
D'ailleurs ça y est, vous en êtes. L'inscription est d'une simplicité enfantine. Vous avez mis en ligne un profil basique - nom, date de naissance, photo -, et vous voilà gros Jean comme devant face à votre double virtuel. Que faire ? Qu'est-il censé se passer dans cet univers d'une pauvreté visuelle affligeante ? Vous êtes sur le point de vous déconnecter, passablement déçu, lorsque Facebook vous propose de passer au crible le carnet d'adresses de votre boîte mail. Va pour le mouchard, mais vous n'y croyez guère : vos contacts sont des gens sérieux. Quelques secondes d'attente, et c'est la stupéfaction. Machin en est. Chose aussi. Et Untel, que vous n'auriez jamais cru capable de pareil enfantillage, affiche déjà fièrement ses 75 amis. Et puis vous n'en croyez pas vos yeux, mais c'est bien votre austère voisin de bureau qui apparaît en photo sur votre écran, hilare, proclamant qu'il est « interested in » la tequila et les petites brunes. Vous cliquez sur son profil, et découvrez qu'hier, à 15 h 30, précisément le moment où vous l'attendiez en réunion, cet abruti était en train de « become friend » avec la jolie standardiste, elle aussi sur Facebook. Vous passez en revue les amis d'Untel et sursautez en apprenant qu'il connaît deux de vos vieilles copines. Vous vous enhardissez. Cherchez des amis d'enfance, des anciens amours. Et en trouvez. Beaucoup. Chaque fois que l'ordinateur se met en quête pour vous, c'est la même petite montée d'adrénaline. Puis le fou rire en découvrant la vieille rombière que cette copine de sixième est devenue. Ou l'émotion : il ou elle, sorti depuis quinze ans de votre existence, est là, sur la Toile, à portée de clic. Facebook vous propose de le saluer discrètement, ou de lui adresser carrément une « friend request » - le fameux « Hi, I invited you as a friend on Facebook » - que le destinataire est libre d'accepter ou non. Vous êtes lancé. Vous ne vous arrêtez plus.
Sur Facebook, le monde est petit, tout petit. Ça a l'air idiot, mais c'est fascinant. « Derrière le développement de ces réseaux communautaires , ajoute Amaury de Buchet, il y a la théorie des six degrees. L'idée un peu fumeuse qu'il n'existe jamais plus de six degrés de connexion entre deux êtres humains. La lubie de Mark Zuckerberg est en fait de traduire le réseau de chaque individu par un social graph, une sorte de représentation matérielle, informatique, de tous ses liens sociaux, de toutes ses connexions avec d'autres individus. »
Vertigineux. Mais nous n'en sommes pas là. D'autant qu'il existe un revers à ce très excitant « small world ». A mesure que vous découvrirez qui sont les amis de vos amis et que votre toile personnelle s'élargira, vous vous y prendrez les pieds, en glanant des informations qui ne vous étaient nullement destinées. Ainsi découvrirez-vous avec stupeur que votre fils est « engaged to » - fiancé à - une sombre inconnue sans vous en avoir averti. . « Facebook est encore très nouveau, et les utilisateurs, surtout lorsqu'ils ne sont pas anglophones, sont loin d'en maîtriser les critères de confidentialité », explique Amaury de Buchet. En clair, la plupart d'entre eux s'imaginent que seuls les internautes qu'ils ont acceptés comme « friends » ont accès au profil sur lequel ils diffusent des informations personnelles. Ils ignorent souvent qu'en adhérant à l'un des nombreux sous-réseaux proposés par Facebook - celui, par exemple, de leur entreprise ou de leur ancienne école -, ils permettent à tous les utilisateurs de ce dernier de consulter librement leur profil. Vous avez naïvement rempli les critères géographiques et vous faites partie du réseau France ? Accrochez-vous : sauf si vous avez pensé à leur en restreindre l'accès, quelque 250 000 autres gogos dans votre genre peuvent se goberger tranquillement des photos et petits messages que vous croyiez privés. C'est sans doute à cause de ce genre d'erreur que les rejetons des familles Seillière, Bouygues, Fillon et autres Bolloré se sont retrouvés piégés. Il y a quelques semaines, le journal Capital reproduisait le contenu mal protégé de leur profil : photos de soirées éméchées et de vacances en petite tenue. Depuis, la plupart des « fils et filles de », innombrables sur Facebook, sont sagement allés cliquer sur le petit onglet « privacy », en haut à droite de l'écran. Et ont verrouillé autant qu'ils ont pu.
Ce sont eux, « fils et filles de », en tout cas rejetons des beaux quartiers, étudiants des grandes écoles ou jeunes cadres fraîchement diplômés, qui trustent pour le moment le réseau français. Logique, puisque Facebook leur était à l'origine réservé. Faites le test avec ceux que vous connaissez : un individu entre 18 et 30 ans, ayant fait des études supérieures, qui ne serait pas encore sur Facebook est ce que l'on peut appeler un rebelle. Les autres y ont créé un genre d'univers parallèle, rose bonbon, où chacun rivalise en nombre d'amis et exhibe sa jeunesse dorée, sa jolie gueule, ses voyages et ses fêtes alcoolisés . « On a de belles vies, de belles fringues, de belles fêtes, alors on les montre, puisque c'est beau à regarder », assume Florence, 23 ans. Gigantesque miroir qui renvoie à ces jeunes un reflet sublimé d'eux-mêmes. Pour cette génération en train de se construire un avenir professionnel, les « friends requests » ne sont d'ailleurs pas toujours désintéressées. Franck, 28 ans, admet qu'il a d'autant plus volontiers contacté cet ancien copain de maternelle que celui-ci est diplômé d'HEC. « J'essaie de changer de boulot, il a sûrement un bon poste, ça peut servir », dit-il. Immense cour de récréation où tous ces jeunes adultes rivalisent en nombre d'amis et rejouent des vexations et des désamours étonnamment infantiles. « Quand un ex-fiancé vous met sur liste noire, c'est-à-dire vous empêche formellement de le contacter, ou bien qu'une amie ne vous donne qu'un accès limité à son profil, c'est dur », dit Charlotte, 29 ans tout de même.
Voilà, vous en êtes à la troisième phase Facebook. Après la déception du premier contact, puis l'addiction forcenée, voici venu le temps de la descente. Brutale. Vous avez retrouvé tous vos petits copains du cours préparatoire. Vous avez échangé des photos, des blagues, des rumeurs, adhéré à des groupes, contacté des amis d'amis et fait le constat finalement très déprimant que le monde, votre monde, est en effet minuscule. Vous avez observé cette génération des 18-30 ans qui semble dilapider son énergie à exhiber les détails les plus insignifiants de son existence. Vous avez vu votre petit cousin de 18 ans, qui affiche pourtant 300 copains virtuels, passer ses vacances seul comme un rat chez papa-maman. Et c'est un sentiment de vide intersidéral qui vous a pris à la gorge. « Le succès considérable d'un site comme Facebook est un symptôme des solitudes, des anonymats ordinaires et des déserts de communication de nos sociétés contemporaines », dit le sociologue Hervé Fisher, fondateur de l'Observatoire international du numérique. C'est décidé, vous arrêtez. Du moins, as soon as possible.
Sa boîte vaut 15 milliards de dollars
23 ans, un visage poupin auréolé de boucles auburn, Mark Zuckerberg est un bébé milliardaire. Le héros d'un conte de fées moderne que des milliers d'ados technophiles se repassent le soir dans leur lit en se disant : « Pourquoi pas moi ? » Après s'être fait courtiser par tous les grands acteurs d'Internet, Zuckerberg vient de conclure avec Microsoft un accord qui fera date dans l'histoire du Net. Le géant informatique s'est en effet décidé à investir 240 millions de dollars pour une participation minoritaire dans Facebook : trois ans à peine après sa création, le site inventé par cet ancien étudiant à Harvard vaut donc désormais la bagatelle de 15 milliards de dollars ! Pas mal pour ce qui n'était au départ qu'un simple trombinoscope universitaire. A cent coudées, en tout cas, des valorisations de deux autres success stories du Web 2.0 - YouTube était racheté 1,65 milliard de dollars fin 2006 et MySpace « seulement » 580 millions en 2005. Pour les annonceurs, Zuckerberg est un dieu. Sous prétexte de connecter ses semblables, ce gamin leur a fabriqué le marché idéal.